enise, 1564. Dans le corridor de la Scuola Grande di San Rocco, la plus
influente Confrérie de la cité vénitienne, le destin de quatre hommes se joue. Quatre artistes qui, l’âme fébrile, espèrent la fortune, la reconnaissance, la gloire. Depuis plus d’une heure
peut-être, mais le temps et l’inconfort ne comptent plus, ils attendent de soumettre leurs épreuves au Conseil de la Scuola.
Quelques semaines auparavant, Gianmaria di Zignoni, éminent membre de la Confrérie, a sélectionné parmi les meilleurs peintres d’Italie Giuseppe Porta, Federico Zuccari, Paolo Véronèse et Jacopo
Tintoret pour les mettre au défi. Celui qui présentera le meilleur dessin préparatoire ayant pour thème la glorification de Saint Roch, verra son œuvre exposée dans la prestigieuse Salle du
Conseil. Outre ce privilège, le gagnant recevra quinze ducats d’or. Quinze ducats, c’est bien plus que les modestes sommes allouées aux plus talentueux artistes par leurs commanditaires, c’est
bien davantage que les prix mis en jeu lors des concours artistiques qui fleurissent alors à Venise.
Galvanisés par la vision de cette pluie d’or, semblable à celle qui inonda Danaé, Porta, Zuccari, Véronèse et Tintoret savent qu’il s’agit là d’un tournant inespéré pour leur carrière. La
victoire signifierait la fin de bien des tourments car pour vivre de leur art, tous connurent l’ascèse, la faim et le tourment d’un travail sans relâche.
C’est donc avec acharnement, discipline et avec tout leur cœur, que les peintres s’attelèrent à la tâche avec pour ambition d’atteindre la perfection. Ils imaginèrent, chacun à sa manière dans
l’ombre de son studiolo, Saint Roch guérisseur de la peste accueilli dans les cieux par Dieu et les archanges. Curieuse ironie du sort ! Quatre artistes peignant la consécration d’un homme et
rêvant à l’unisson d’accomplir un rêve identique : être soi-même consacré.
Mais à présent que le jour de la décision finale est arrivé, il ne reste plus que le gouffre béant du doute, la peur d’un fléau bien pire que la peste éradiquée par Saint Roch : l’humiliation de
la défaite. Chacun scrute son voisin du coin de l’œil, tentant de percer à jour son dessin.
Le jeune Zuccari, âgé de vingt-deux ans à peine, a fait le voyage depuis la région Des Marches, en Italie centrale, pour assister à la compétition. Sa technique picturale raffinée, héritée du
maniérisme de Michel-Ange dont le souvenir embrase encore les esprits le place en tête de lice.
Quant au florentin Porta, les influences diverses acquises au cours de ses nombreux voyages lui confèrent une originalité qui correspond aux aspirations d’une Venise qui cherche sans cesse à se
renouveler. Il se pourrait bien, cette fois, qu’il soit le gagnant…
Mais face à eux, il y a le grand Véronèse. N’a-t-il pas remporté, quelques années auparavant, le concours du Palais des Doges et reçut son prix des mains de Titien, son maître ?
Parmi ces féroces concurrents, il y en a un du moins qui n’effraie pas les trois autres. Tintoret, peintre vieillissant, excelle peut-être dans le domaine de la peinture à l’huile mais tous
savent que le dessin est son talon d’Achille. Et pourtant, le voilà qui abhorre un sourire fat et confiant ! Quelle prétention inappropriée peut donc l’autoriser à croire qu’il a la moindre
chance ? Et pour comble, il semble être venu les mains vides ! Nul parchemin, ni carton ou planche sous son bras replié… Sans doute a-t-il déjà déclaré forfait, exhorté à la défaite par la seule
renommée de ses rivaux !
Enfin, mettant un terme au supplice de l’attente, un valet surgit de la Salle du Conseil où se sont réunis les Frères de la Scuola di Rocco et invite le quatuor à entrer. Au fond d’une
immense galerie richement ornée, se trouvent les membres de la Confrérie. Renfoncés dans leurs fauteuils de velours, majestueux trônes juchés sur un tréteau de marbre, ils paraissent dominer le
monde. Trente et une paire d’yeux se fixent sur les artistes, tour à tour sévères ou bienveillantes suivant qu’elles se posent sur leur rebut ou leur favori.
Le jeune Zuccari, appelé en premier, s’avance et déroule le vélin qui enserre son esquisse. Immédiatement, les visages des Frères de la Scuola s’illuminent. Zuccari a idéalement capturé l’état de
grâce de Saint Roch, subjugué par le Tout-Puissant au moment où il pénètre au Paradis, Dieu apparaissant dans la voute céleste et tendant les bras vers le Saint comme pour l’embrasser. Les jeux
d’ombre et de lumière, bien que cantonnés au noir et blanc, reflètent déjà superbement le clair-obscur de l’œuvre finale.
C’est au tour de Giuseppe Porta de révéler son dessin. Alors qu’il hisse une planche de carton d’une dimension extraordinaire, les prétoriens échangent des murmures admiratifs. Le dessin aux
traits précis est exécuté dans la plus pure tradition florentine mais il s’enrichit de détails d’un genre nouveau, issus des écoles de Rome et de Padoue.
Porta laisse place à Véronèse qui s’avance humblement vers le jury. Avant même de délacer l’écrin qui contient son travail, il recueille quelques sourires approbateurs. Il faut dire que le nom de
Véronèse est à lui seul une valeur sûre puisque le peintre a déjà glorieusement décoré le Palais des Doges et la Biblioteca Marciana. Sans surprise, le croquis recueille tous les
suffrages.
Néanmoins, il reste un candidat, ce vieil homme barbu et malingre, ce Tintoret que tous toisent avec indifférence. Or le jugement ne pourra être édicté que lorsqu’il aura, lui aussi, montré son
esquisse. Les mains toujours vides, Tintoret ne rampe pas vers le jury qu’il s’agit de séduire. Avec désinvolture, il tourne le dos à l’Assemblée et se dirige au centre de la Salle du Conseil.
Là, devant les visages courroucés des Frères de la Scuola qui dardent des flammes de reproche, Tintoret étire un bras avec lenteur puis tire fermement sur un cordon tissé d’or. Aussitôt, un voile
opaque tombe du plafond et découvre le tableau de Saint Roch achevé, à l’emplacement exact qui a été décidé par la Confrérie. Aucun dessin, même le plus émérite, ne saurait rivaliser avec une
toile aboutie, avec cette explosion de couleurs au sein de laquelle Saint Roch est monumentalement immortalisé.
Zuccari, Porta et Véronèse, dépités, comprennent que le tour de force de Tintoret a consisté à s’enquérir secrètement des dimensions du plafond, à s’épuiser quinze jours et quinze nuit durant sur
sa toile pour la terminer dans les temps, et à faire installer insidieusement son œuvre avant l’heure dite du Concours. L’artiste sur le déclin, qu’ils avaient raillés tout à l’heure, était
parvenu par la ruse à entrer dans la Scuola de San Rocco, à entrer dans l’Histoire de Venise.
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La suite de l'Histoire...
Rivalités à Venise : Titien, Tintoret, Véronèse
Musée du Louvre
Jusqu'au 4 janvier 2010
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Dimanche matin, dix heures en plein mois d’août : les avenues vidées
confèrent à Paris des airs de ville fantôme. Idéale déréliction pour un face à face longtemps attendu avec l’œuvre fascinante, déroutante, hypnotique de Gustave Moreau. C’est
décidé, aujourd’hui, je m’invite dans les appartements du maître, au 14 rue de La Rochefoucauld.
Dans les tours de pierre et de béton, la sonnerie des premiers réveils retentit,
troublant le sommeil paisible des heureux dormeurs. Les citadins s’éveillent, prêts à affronter une nouvelle journée de labeur. Puis, comme chaque matin : le même trajet. Un segment de rue, de chez
soi jusqu’à la bouche de métro, retour à l’air libre puis un autre reliquat d’avenue jusqu’aux locaux de l’entreprise. Chacun s’accoutume à subir le joug monotone du trajet mécanique, peu propice à
la sérendipité.
A l’origine du méridien de Paris se trouve un projet un peu fou : la constitution d’un
gigantesque axe reliant les pôles Nord et Sud, matérialisé par la construction de l’Observatoire de Paris au XVIIème siècle. Le monument, transpercé de part et d’autre par le méridien, fournit un
point de repère aux géomètres. Evincé en 1884 par celui de Greenwich après un débat houleux opposant la France à l’Angleterre, le méridien de Paris ne tomba pas pour autant dans l’oubli.
A la fois tabou et objet de désir, le corps a toujours provoqué un véritable culte qui n’est pas l’apanage
du monde moderne. La recherche d’un perfectionnement esthétique, au cœur des préoccupations quotidiennes dès l’antiquité, est étroitement liée à l’Art. Parce qu’il est l’habitacle de l’âme dont il
se veut le reflet, parce qu’il est au mitan d’une symbolique extrêmement vaste, enfin parce qu’il incarne la notion même de beauté, le corps est rapidement devenu un sujet de composition.